Texte de Mylène Bilot, Chargée de mission au LaM, novembre 2015

La pratique de Florence Baudin, dans sa série des Prises de têtes s’élabore contre le régime de contrôle qui maintient les femmes dans une position subalterne. Travaillant à partir du matériau fil, l’artiste tisse les émotions de l’accablement, de la crainte, de l’anxiété… Le geste filé, tissé, brodé, en tant que savoir-faire inscrit dans une technicité ancestrale associée aux femmes, est aujourd’hui réinvesti et revendiqué, par les artistes femmes contemporaines, tel un moyen d’expression à part entière (l’on pense à Annette Messager, Mona Hatoum, Ghada Amer…). Les bustes féminins, emprisonnés de fils, sont contraints au silence. Un silence qui, pour certaines femmes de notre société, s’impose de manière impérative. Les visages sont soustraits, masqués, emprisonnés par ce réseau de fils. La parole ne leur est pas donnée, ces femmes restent muettes. Une forme de mutisme peut en effet définir les manières de tenir le corps qu’imposent aux femmes les processus de socialisation différentielle : retenue, discrétion, courbure du corps, marquent le féminin. Pour le dire autrement, la féminité se normalise dans ce contrôle corporel.

Les visages des sculptures de l’artiste sont résignés, ils semblent accepter ce contrôle. Jouant du contraste entre la fragilité des bustes et la fermeté des liens qui les emprisonnent, la communication est impossible. Cet emprisonnement et ce mu- tisme font écho à l’obligation de s’effacer imposée aux femmes, à l’invisibilisation de ces dernières dans la vie sociale et politique et, avant tout, dans la langue même (on dit en grammaire que le masculin l’emporte sur le féminin). Les visages s’effa- cent et disparaissent sous la masse filée qui les emprisonne. L’artiste parle à ce titre d’intériorisation, par les femmes, de la contrainte externe à s’effacer, en utilisant la métaphore du gant de velours qui recouvre la main de fer, pour mettre en évidence cette intériorisation du pouvoir : les bustes laineux sont tels le « gant de velours » qui recouvre la « main de fer », autrement dit le pouvoir est à l’intérieur de l’être. Un lien de dépendance s’établit avec ce pouvoir extérieur qui s’approprie un être de l’intérieur.

Dans cette série des «Prises de têtes», l’artiste propose au spectateur ou à la spectatrice de dépasser sa première réaction spontanée pour accéder à un second état d’analyse consciente. L’œuvre de Florence Baudin exprime une expérience, un vécu, elle porte la marque du ressenti émotionnel de son auteure qu’elle tente de faire partager.

Texte de Marie Deparis-Yafil, critique d’art et commissaire d’exposition
oct 2013

Le travail de Florence Baudin révèle d’emblée une grande richesse plastique. Outre le fil et la fibre, matériaux avec lesquels elle entre en résonance avec la tendance de l’art contemporain pour la création textile, elle convoque aussi, au gré de ses projets, le dessin, la sculpture, le son, mais aussi des matériaux aussi divers que le plâtre, le bois, les pigments, le carton, le brou de noix, la cire d’abeille, le cinéfoil, du fil de fer, des plumes et des clématites, du sable et des tests d’oursins…Privilégiant les matériaux simples et naturels, souvent non techniques, on peut percevoir une dimension presque « néo arte povera » dans cette oeuvre, bien que dans des préoccupations plus émotionnelles que théoriques.

La réflexion de Florence Baudin s’est axée sur le corps, comme réceptacle à la fois de la mémoire et du monde. Un corps qui ne se perçoit jamais dans son unicité, un corps dont la fragmentation est manifeste: mains, cœurs, cerveaux, bras, torses, oreilles… Ses installations sculpturales sont peuplées de ces organes, réceptacles et producteur de signes et de sens, de ce qui informe le monde, transmet et sculpte la mémoire. Plus encore, il y a une dimension proprement psychanalytique dans l’oeuvre de l’artiste, que Freud n’aurait pas démenti, lui pour qui l’oreille, organe récurrent dans les oeuvres de l’artiste, était bien plus que l’organe de l’ouïe; ai-delà de ce que les mots qui s’y glissent peuvent vouloir dire, de boîtes en secrets en secrets de famille…organe immémorial du secret, si on en croit le papyrus Ebers (le plus ancien traité médical qui nous soit parvenu, daté de 16 siècles avant notre ère), dans lequel il aurait été écrit : « L’oreille entend ce qui est caché aux yeux. »

L’expression de ce corps morcelé, parcellaire, régulière chez l’artiste, révèle donc sans doute moins une angoisse de la réalité corporelle que l’idée d’un corps vécu comme réceptacle émotionnel, et plus précisément comme histoire. A l’instar d’une série d’œuvres en moulages produites en 2011 en papier et brou de noix, ce corps apparait comme une « mémoire en creux », une mémoire agissant dans l’ombre, dans le secret organique, ce dont l’artiste, particulièrement intéressée par la psychanalyse, pressent l’importance, dans la manière dont elle imprime notre vécu. Ces notions d’empreinte et d’impression sont, plastiquement traduites, notamment dans ses derniers travaux, au cœur d’une démarche tentant de lier, à raison et avec subtilité, l’histoire familiale, la filiation, le souvenir et le secret, et ce que le corps en porte comme trace. C’est aussi une manière d’envisager, peut-être, la famille comme un corps – on parle de « cellule » familiale, de la même manière que l’on parle de « corps » social- dont chacun est membre, organe, dans une mécanique et une histoire commune. En témoignent ainsi, dans la genèse de son travail, cette installation de 2012, « Conciliabule », présentant trois crânes discutant entre eux, comme au partage d’un secret, ces « Pièces de rechange » pour un corps défaillant (2012), ou encore les boîtes à secrets qui jalonnent son parcours d’inspiration.

La famille, la filiation apparaissent ainsi comme des données fondamentales dans le travail de Florence Baudin. La série des « Echos » résonnent de souvenirs de famille, échos de son histoire et de ce qui se chuchote. Echo aussi de ce que disent les corps, surgissant telles des ombres soudain matérialisées de la surface textile, redoublées de photographies de ces mêmes pièces en volume, prises par l’artiste, et reproduites sur les tissus, sorte de reflets en abîme. Dans un effet de transparence et de profondeur, entre les fils du sisal moulé sur des formes et parsemés de fils colorés, les organes se font formes, idées, laissant le mystère de leur réalité organique intacte. Dans cette dernière série, l’artiste travaille exclusivement sur des pièces de linge ayant appartenu à sa famille manifestant ainsi clairement sa volonté de marquer le sens de cette filiation, d’une histoire. On peut d’ailleurs trouver sur certaines de ces pièces le chiffrage aux initiales familiales, que l’on brodait autrefois sur les trousseaux de mariage. Au-delà de la dimension artisanale et de « l’ouvrage de dame » que peut suggérer son travail, la notion de domesticité l’intérêt pour le monde familier de la « maison » et pour le labeur domestique apparaissent essentiels : bobines, tablier de cuisine, et même fer à repasser ou machine à coudre (« Petites mains ») moulés dans le sisal prennent forme sur ces oeuvres oscillant entre le tableau et la scupture.

Cet intérêt est lié à la notion d’héritage, de transmission d’histoire et de mémoire, de celle empreinte au cœur de ces linges et objets du passé, qui ont vécu et en portent les traces, auxquelles elle va insuffler une forme et une vie nouvelle, non pas en rupture avec le passé, mais au contraire dans un souci de continuité, de réappropriation spatiale et temporelle, de passage ou de passation, de la même manière que le corps est traversé par la mémoire et l’incarne.

Au travers de ces évocations du corps comme creux d’une mémoire encore vive, de ces objets auxquels elle modèle une vie nouvelle, Florence Baudin cherche sans doute à arracher au temps et au vide quelques traces palpables d’un inaliénable vécu, et une résurrection.